50 ans après Mai 1968, la révolution démocratique continue

© Norbu Gyachung – Unsplash

 

Le jubilé de mai 1968 est un moment de nostalgie partagé pour un élan social romantique. Comme certains arborent le t-shirt à l’effigie de Che Guevara, nous chantons l’époque où les slogans étaient poétiques, les théories philosophiques et nos parents créatifs. C’est oublier qu’aujourd’hui, autant sinon plus qu’il y a 50 ans, des choses extraordinaires se font en matière d’engagement politique et d’action collective. En 2018, des hommes et des femmes aussi s’efforcent de rendre nos sociétés et notre monde meilleur.

C’est entendu: nous vivons dans une société de surconsommation ne sachant plus rêver et nos élites nous représentent mal face à des enjeux toujours plus pressants et stressants. Nous avons soif d’un monde meilleur, d’utopies libératrices et nous souffrons, comme l’anticipait Alexis de Tocqueville, de vivre dans une société dans laquelle les progrès de la démocratie et des conforts matériels ont affadi l’appétit de révolution.

Je tremble, je le confesse“, conclut-il au terme de “De la démocratie en Amérique”, que dans une telle société, les citoyens “ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser“.

La fin de la démocratie?

Sommes-nous si ramollis que nous le pensons? Non, bien au contraire. Là où Tocqueville craignait que nous en arrivions à ce que “l’esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire d’idées nouvelles”, nous vivons en réalité aujourd’hui un mouvement d’innovation démocratique de nature à changer nos sociétés.

Certes, une telle affirmation peut étonner car la situation a parfois de quoi alarmer. Pour la première fois depuis 1945, le nombre de démocraties authentiques dans le monde a diminué ces 5 dernières années. Partout en Europe, le renforcement des moyens de surveillance et le rétrécissement des espaces de délibération fragilisent nos institutions. Hongrie, Pologne, République tchèque ou Autriche nous rappellent à quel point les acquis démocratiques peuvent être fragiles, y compris en Europe. Et au-delà de nos frontières, l’hégémonie – et pour certains l’attrait – de régimes autoritaires tels que la Russie ou la Chine ne cesse de s’étendre.

Et pourtant, s’il est commun – et légitime! – de se remémorer les idéaux généreux animant les foules ba#ant le pavé il y a 50 ans, il est également impératif de reconnaître le mouvement de contagion démocratique actuellement en cours. Un mouvement citoyen et civique qui prend des formes bien plus diverses qu’un simple vote tous les 4 ou 5 ans. Ignorer ce mouvement, c’est limiter son potentiel révolutionnaire.

La contagion démocratique ?

On le voit aux États- Unis: les menaces coexistent avec la résistance. De multiples indicateurs montrent que la participation citoyenne est en hausse dans toute l’Europe sur les deux dernières décennies, alors même que les taux de participation électorale baissent. Boycotts, pétitions, manifestations: le passage en force n’est plus admis et l’expression se diversifie en dehors des partis traditionnels. Nous avons tous été habitués à critiquer, à participer, dans tous les domaines de la vie et les outils numériques nous offrent de nouvelles possibilités. Même si cette participation digitale est parfois superficielle, les bonnes pratiques se diffusent au moins aussi vite que les slogans.

Les institutions s’y mettent également. Prenez l’Assemblée citoyenne conviée par le Parlement irlandais ces derniers mois. Cette structure réunit 66 citoyens tirés au sort et 33 députés depuis 2016 pour plancher sur des sujets tels que le droit à l’avortement et le vieillissement de la population. Faisant suite à la Convention citoyenne conviée entre 2012 et 2014, le résultat de ses travaux fin avril réformera la constitution et les politiques de l’Irlande. Cette démarche est directement inspirée du crowdsourcing constitutionnel islandais de 2011 dont des enseignements concrets ont été tirés quant au mode de recrutement des citoyens, à l’engagement clair des autorités publiques et à l’organisation des débats. Un peu comme si le G1000 rebondissait là où les autorités publiques ont compris l’intérêt de la démarche.

La petite ville de Porto Alegre initie le budget participatif en 1989 et aujourd’hui plus de 1.500 villes dans le monde, dont Anvers, se soutiennent mutuellement dans sa mise en œuvre. Les conférences de consensus et les “policy labs” inventés par les Danois depuis les années 1980 ont fait école. Ces dernières années, l’Australie et le Canada ont déployé une cinquantaine de délibérations impliquant des échantillons aléatoires de citoyens et des protocoles de dialogue rigoureux, et dont les avis forment le cœur des décisions prises.

Du côté de la société civile, le mouvement de diffusion mondial des innovations démocratiques est également spectaculaire. En 2012, l’activiste argentine Pia Mancini initie un mouvement s’appuyant sur les logiciels libres pour porter au parlement des députés qui s’engagent à agir selon les votes des citoyens exprimés en ligne. Et en 2016, une liste #MaVoix.org se présente aux élections législatives françaises sur le même principe. La même année, Barack Obama convie pour la première fois le Partenariat pour un gouvernement ouvert. 8 pays répondent à l’appel de s’ouvrir grâce aux technologies. Ils sont désormais plus de 70. Les “festivals de la démocratie”, tradition danoise et suédoise jusqu’à il y a peu, se tiennent aujourd’hui chaque année en Estonie, Finlande, Islande, Lettonie, Lituanie et Norvège. D’autres pays européens veulent le leur.

Trop mou, tout ça? “Soyez réalistes, demandez l’impossible”, lisait-on sur les murs du Quartier latin. Après avoir repris une dose d’inspiration en se remémorant 1968, constatons que nous sommes bien entrés dans la démocratie post-représentative. Et cultivons ces innovations qui sont autant de réponses concrètes à la “démocratie illibérale”. Dans la droite ligne de l’esprit de mai 1968, ce sont elles qui portent en germe une démocratie plus horizontale, créative et efficace, seule alternative aux populistes qui parient sur le pessimisme et l’échec du sentiment démocratique.

 

Initialement publié dans L’Echo.

 

Auteur: Stephen Boucher