Les think tanks et les enjeux d’intelligence collective en politique

Entretien avec Stephen Boucher du Centre Algérien de Diplomatie Economique

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Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Economique et publié le 28 septembre 2023.

Centre Algérien de Diplomatie Economique : Bonjour Stephen Boucher, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Stephen Boucher : Bonjour, je suis l’auteur de l’ouvrage Les think tanks, cerveaux de la guerre des idées, paru il y a une dizaine d’années. Cette question de la construction des idées et des solutions en politique m’anime toujours, puisque j’ai créé Dreamocracy, une agence de conseil dont le mot d’ordre est “la créativité collective pour le bien commun”, et Smarter Together, une association à but non lucratif qui œuvre à partager les principes de l’intelligence collective au service des acteurs publics.

CADE : Quel rôle jouent les think-tanks dans l’élaboration des politiques publiques et comment fonctionnent-ils pour influencer les décisions politiques?

Stephen Boucher : Les think tanks sont, idéalement, un espace en dehors des institutions qui analysent les enjeux publics et proposent des solutions concrètes. Bien sûr, dans la réalité, il y a une très grande variété d’organisations (plusieurs milliers dans le monde), certains plus universitaires et très académiques dans leurs recherches, d’autres plus militants et faisant plutôt un travail de digestion d’informations et de communication selon leurs préférences idéologiques, d’autres encore proches de certains milieux économiques et faisant partie de stratégies larges de lobbying.

CADE : Comment les think-tanks recueillent-ils des informations et effectuent-ils des analyses pour soutenir leur travail de recherche et d’élaboration de politiques?

Stephen Boucher : Cela va dépendre de leur type. La plupart des think tanks, hormis les très grosses structures que l’on va trouver notamment aux Etats-Unis, ont des équipes relativement petites, d’une poignée à quelques dizaines de personnes. Donc leurs méthodes sont très proches souvent du fonctionnement d’équipes de recherche universitaires : études de terrain, enquêtes d’opinion, recherche documentaire, etc. Pour en tirer une analyse, des éclairages sur des enjeux publics contemporains, et des recommandations politiques, qui vont prendre la forme de “policy papers” courts (destinés à être lus rapidement par les décideurs occupés) ou de rapports plus conséquents, destinés à alimenter la réflexion des fonctionnaires à la manœuvre.

CADE : Quelles sont les principales méthodes utilisées par les think-tanks pour promouvoir l’intelligence collective et faciliter le dialogue entre les différents acteurs politiques?

Stephen Boucher : Très bonne question, car lors d’une enquête auprès de quelque 150 think tanks que j’avais menée il y a quelques années, j’avais posé cette question précisément, et la réponse n’était pas aussi claire que ce à quoi je m’attendais ! Peut-être les choses ont-elles changé, mais à l’époque, en amont de la rédaction du livre, je pensais qu’en tant que “réservoir de réflexion” (le mot “think” est après tout dans leur label…), ces officines auraient une idée claire des méthodes à employer pour produire des propositions originales, percutantes, etc et donc générer plus d’intelligence collective, en leur sein et avec la société. Ce qu’elles mettent bien généralement en avant dans leur promotion sur leurs sites web : “des propositions politiques innovantes, etc.” Pourtant, à l’époque, la réponse que j’ai généralement entendue était très conventionnelle. En gros, un think tank recrute des personnes pointues dans leur domaine – disons une experte des politiques d’assistance publique pour le programme “politiques sociales” – qui produisent des analyses, parfois seules, souvent en concertation avec des acteurs extérieurs, par exemple par le biais de groupes de travail dans lesquels s’impliquent des volontaires motivés. Donc il y a de la production d’intelligence, mais peu de réflexion sur les méthodes à employer pour générer plus d’intelligence collective, cela reste très classique. Quant au dialogue, les think tanks sont bien souvent des espaces d’échange : conférences, ateliers, séminaires, colloques… Toutefois l’écoute et le dialogue sont plus ou moins réels selon leur degré d’idéologisation…

CADE : Quels sont les enjeux et les avantages de l’utilisation de l’intelligence collective en politique, et comment les think-tanks contribuent-ils à promouvoir cette approche?

Stephen Boucher : L’intelligence collective est consubstantielle à la politique. Gouverner ne peut se faire seul, personne n’est “seul en son royaume”. Et gouverner dans l’intérêt général, c’est trouver des solutions à des problèmes, ce qui est la définition même de l’intelligence. Donc gouverner est à double titre une affaire d’intelligence à plusieurs. Ce que l’on retrouve dans l’étymologie des deux mots intelligence et collective, qui renvoient tous les deux à l’idée de faire des choix. Toutefois, la nature confrontationnelle de la politique et des luttes de pouvoir fait que c’est un domaine où la compétition égoïste domine plus que la collaboration altruiste. C’est là que les think tanks ont, dans l’idéal, un rôle très intéressant à jouer : créer un espace hors des enjeux de conquête du pouvoir pour prendre du recul, analyser sereinement, ouvrir la fenêtre des options politiques possibles – dite “fenêtre d’Overton” -, proposer des solutions qui dépassent les batailles de mots stridentes et enfermantes, etc. En effet, l’intelligence collective en politique se nourrit de quatre ingrédients clé : l’inclusion (plus de participants), la diversité (des participants différents), des délibérations de qualités (des échanges avec de l’écoute sur les tenants et aboutissants des options envisageables), et un mode d’agrégation des décisions (pour les think tanks, leurs rapports, policy papers, etc.). Donc les think tanks peuvent être un espace où l’on cultive ces ingrédients.

CADE : Comment les think-tanks s’assurent-ils de maintenir leur indépendance et d’éviter les biais politiques ou les influences extérieures lors de leurs recherches et de leurs recommandations politiques?

Stephen Boucher : Soyons clair tout d’abord, aucun think tank n’est “neutre” et “indépendant” de toute école de pensée, contrairement à ce que certains peuvent suggérer. On ne traite pas en effet de questions factuelles, mais par définition de choix éthiques, politiques… Néanmoins, certains ont des règles très claires pour protéger leurs chercheurs des influences extérieures et publier sur les sujets qui les intéressent, selon les méthodes de travail qu’ils estiment nécessaires. Je pense par exemple à l’institut européen Bruegel qui veille à l’équilibre des financements qu’ils recueillent entre privé et public, et en garantissant qu’aucun sponsor n’ait une part dominante dans les financements.

CADE : Dans quelle mesure les recommandations des think-tanks sont-elles prises en compte par les décideurs politiques, et comment peut-on mesurer l’impact de leur travail sur les politiques publiques?

Stephen Boucher : La question est au cœur de l’action des think tanks, qui sont des lobbyistes des idées. Ils ont donc besoin de savoir si leur travail est utile, de même que ceux qui les financent souhaitent comprendre si leur argent est bien investi. On n’est pas sûr de la recherche scientifique fondamentale, c’est très appliqué et l’application doit être visible… Toutefois, mesurer l’impact d’un acteur en politique est une gageure. On n’est jamais qu’une goutte d’influence dans un vaste océan de compétition pour l’attention. Donc en général les think tanks se contentent de recenser les traces qu’ils laissent : concepts repris dans l’agenda public, articles de presse reprenant leurs analyses, réunions avec les décideurs… Néanmoins, il arrive qu’un think tank parvienne à très clairement façonner l’agenda public et faire que des lois soient mises en œuvre traduisant ses propositions en actes concrets. On trouve des exemples fameux tant dans des politiques généreuses que des actions de résistance au progrès… L’influence de la Brookings Institution aux Etats-Unis sur les politiques économiques et fiscales, en particulier pendant la Grande Dépression ; le rôle joué par divers think tanks impliquant ; la Heritage Foundation qui a façonné le législation fiscale de 1986, qui a conduit à une réforme fiscale majeure sous l’administration Reagan ; la Fondation pour la Nature et l’Homme en France avec son pacte écologique pendant l’élection présidentielle de 2007, etc.